Cher Johann,
je ne vais pas faire ici la liste de toutes les conneries que tu as pu accumuler en une seule année de ta vie. Aucun service du nettoiement ne pourra jamais récurer les écuries pestilentielles de cette funeste année. Je ne vais pas non plus essayer de trouver des excuses à cette dérive mortifère qui a soudainement amené des centaines d'hommes et de femmes à sombrer corps et âmes dans un abîme de haine et de mensonge.
Non.
Je vais seulement me concentrer sur cette belle cérémonie niçoise au cours de laquelle tu as inauguré un monument à ceux qui souhaitent survivre à ce flot ininterrompu de sang versé et de mort distribuée.
Tout de suite, tu as choisi, en écrivant « nous vivrons » en hébreu, que certains vivants avaient, plus que d'autres, le droit de survivre au désastre. Pourquoi seulement en hébreu ? Est-ce que tous les palestiniens déchiffrent aisément un slogan en hébreu ? Ou bien ce slogan ne s'adresse décidément pas à eux ? Et pourquoi les juifs du monde entier, qui parlent des milliers de langues, seraient concernés par un slogan écrit en hébreu ?
Du coup, la question se pose. Qui est ce « nous » ?
Cet adjectif personnel semble bien désigner tous les juifs. Les morts qui sont ici salués parce qu'ils n'ont justement pas survécus, sont presque tous des morts israéliens, citoyens de l'état d'Israël. Et qu'est-ce qui les désignent comme juifs ? Étaient ils tous de religion juive, pratiquants, croyants, ou athées ? Sont-ils juifs parce que de « culture hébraïque » ? Ou bien nous sommes obligés par cette formulation d'accepter qu'ils soient simplement « de race juive » ?
Où ce situe, Johann Sfar, ta position de juif ? Qu'est-ce qui produit chez toi cette impossibilité absolue de penser que ce ne sont pas seulement des juifs qui sont sous les bombes ? Et qu'il y a éventuellement d'autres hommes, d'autres femmes, enfants et vieillards qui peuvent avoir envie de dire « nous vivrons » sans que cela ne soit une parole en l'air.
Un jour, il va falloir nous expliquer.