Chante la ville ?

Le flingueur de Nahel est poursuivi pour meurtre. Il est défendu par les syndicats de policiers et par le ministre de l'intérieur. Nul ne sait ce qu'il adviendra de cette poursuite. J'écris un chant funèbre pour un gamin qui a été tué parce qu'il n'est pas toujours interdit à un flic de tuer un gamin.

 

Au commencement était la poussière. En elle toute chose transite et se régénère. Par elle, meurt tout ce qui vit et plus personne ne voit la lumière du soleil.

Avant toute chose, il y a la poussière, fine, poudreuse, sèche et friable, abrasive, urticante, qui vous remplit les trous de nez et vous colle aux semelles.
Les trottoirs où rien ne pousse, amassent la poussière pour se cacher sous une couverture de honte et de survie. Feuilles mortes, écorces, mégots et crottes de chien, tout part en poussière le long des rues de la ville qui n'est plus une ville. Même les caddies abandonnés, les fauteuils défoncés, les télévisions fracassées finiront par tomber en poussière pour rejoindre le gigantesque ossuaire des objets inutiles de tout temps périssables. Les chats, les chiens, les rats et les gamins mangent la poussière et finiront en poussière. La poussière nous précède et nous suit. Nous vivons d'elle, nous communions en elle et, tous, nous en mourrons.

C'est dans la poussière des villes que le silence est devenu fracas, c'est dans la poussière des villes que le chant s'est étranglé, c'est dans la poussière des villes que la violence doucement est montée.
Sans berceuse ni comptine.
Sans rime ni raison.

On entend tout d'abord le grincement des godillots sur l'asphalte
Et puis le crissement des pneus dans les graviers,
Le crépitement du goudron qui s'enflamme,
Les caddies trainés par terre et les poubelles renversées
Le hurlement hargneux des motos chasse-à-l'homme,
Le tout feux joyeux d'artifice, les très sinistres gyrophares,
Les passants qui ne passent pas et qui crachent leurs poumons
Par terre.

Trisse ! File ! Passe ! Cours et ferme les yeux.
Il n'y a plus rien à voir !

N'écoute pas la respiration sifflante des gamins qui courent sans savoir où courir,
n'entends pas le hoquet des junkies délogés, le couinement des rats épouvantés,
Piétine la paille salopée des pelouses,
Écrabouille les buissons rabougris de honte,
Vois les yeux rougis de ceux qui ont vu,
Les mains qui tordent les visages,
les oreilles percées de ceux qui ont entendu,
Les cuirs déchirés, le sang dans les cheveux,
Le goût de vivre encore de ceux qui ont vécu,
Le reste à vivre de ceux qui n'ont plus rien à perdre.

Mais...
Plus rien à voir !
La poussière des jours mauvais a déjà recouvert les pavés, les rigoles, les fruits écrasés et les balafres de freinages, dérapages d'urgence casse-gueules.
Les bouches d'égouts édentées avalent toutes les saloperies qui restent,
les papiers gras, les couche-culottes, les seringues...

Plus tard viendront les vent-coulis mauvais qui trainent, semaine après semaine, la sale senteur des lacrimos, le goût tenace du plastique cramé et l'écœurante douceur du caoutchouc fondu, le dégoût de la peur qui pue,
Et puis encore les vents maudits qui tressent, de proche en proche, la douleur des mères et la haine des enfants.

Trisse ! File ! Casse-toi !
Y'a rien à voir !

Regarde la grande parade des chevaliers d'une autre apocalypse, écoute la cavalcade des gardiens enrubannés d'un ordre qui n'a jamais existé,
assourdis-toi au défilé pétaradant des complices tueurs d'enfants,
écoute le silence des marmites prêtes à exploser.

Et bouche bien tes oreilles à la litanie minable interminable insupportable de tous les blanchisseurs de linge sale, de tous les flatteurs du pire, de tous les bonimenteurs assermentés qui badigeonnent la mauvaise conscience des bien pensants, le fiel amer des valets, la vergogne muette des puissants et puis la belle affaire des possédants aux lèvres gluantes de limaces découvrant dans un sourire, leurs crocs d'acier.

Jamais, jamais, jamais tu n'entendras chanter une ville qui ne chante plus depuis des lustres et qui n'a aucune raison ni aucun moyen de se mettre à chanter.
Les mots sont creux, les phrases sont vides,
les silences sont épuisés et les colères sont tues.
Les gamins qu'on tue ne reviendront pas et les mères qui pleurent ne seront pas consolées. Les coupables ne seront pas inquiétés et les innocents seront poursuivis.
Miracle ce serait que le désespoir se puisse chanter. Qui va trouver les mots, juste les mots ? Qui va tresser les phrases pour dire ce qui ne peut se dire ? Qui va trouver le chant que tous puissent reprendre ? Qui va grimer la haine d'une lueur d'espoir ?

Je vomis la haine
au risque de m'étouffer.

Au vent violent qui s'est levé.
Il faut tenter de vivre.
Seulement essayer !

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